vendredi 8 février 2008

Sarkozy ouvre un boulevard au fondamentalisme catholique, par Robert Duguet

Une discussion contradictoire est publiée dans le Figaro Magazine de la semaine du 26 janvier entre le Grand Maître du Grand Orient de France, Jean Michel Quillardet et Philippe Verdin, dominicain et auteur d’un livre d’entretiens avec Nicolas Sarkozy : « La République, les religions, l’espérance » aux éditions du Cerf (2004). Son contenu est pour le moins édifiant quant à la volonté de Sarkozy, s’appuyant sur la position antirépublicaine de responsables de l’ Eglise romaine, d’aller vers la remise en cause de l’article 2 de la lois de séparation des églises et de l’Etat de 1905 :
« La République ne salarie et ne subventionne aucun culte… »

Citons les propos du Grand Maître du Grand Orient :
« C’est la première fois dans l’histoire de la Vème République qu’un chef d’Etat va aussi loin dans la manifestation de sa foi, mais surtout dans la reconnaissance qu’il accorde au fait religieux. Le général De Gaulle, dont tout le monde se rappelle la foi pratiquante, a toujours gardé de la réserve dans ses propos, s’abstenant de communier ou de se signer lors de manifestations officielles. Nous assistons donc avec inquiétude à une nouvelle formulation des rapports entre la République et la religion… »
Et plus loin :
« On sent bien derrière de projet politique une idéologie américaine – ou tocquevilienne – visant à investir la religion d’une mission de lien social. Débarrassée de toute conception théologique, métaphysique, la religion que nous propose le président de la République est un nouvel opium du peuple, avec pour fonction la paix publique, notamment dans certains quartiers en difficulté… »

En amendant le cœur de la loi de 1905, à savoir son article 2, qui a par ailleurs été détournée par certaines collectivités locales, et pas forcément de droite, Sarkozy fera passer les associations cultuelles, gérant les biens immobiliers du clergé, et non habilitées à recevoir des subventions publiques, sous le régime général des associations sous régime de la loi de 1901, habilitées en revanche à recevoir des fonds publics. Et le tour sera joué… une loi de concorde civile qui a fait largement ses preuves depuis un siècle à séparer la sphère de la citoyenneté de celle de la vie privée, à laquelle la religion est renvoyée, notamment la théocratie catholique, sera détruite en son cœur.

Venons en maintenant aux motivations profondes d’un représentant de l’Eglise, le dominicain Verdin :
« Le président de la République présente les deux grands défis du XXIème siècle auxquels le pays doit faire face. L’un est de survie : le réchauffement de la planète. L’autre c’est le retour du religieux. Que cela ne plaise pas aux Francs Maçons, c’est un fait. L’une des passions de Jean Paul II comme de Benoît XVI, est l’articulation de la foi et de la raison, dans la tradition de Saint Augustin. C’est cela le grand défi. Beaucoup de français qui n’ont pas obligatoirement grandi dans une éducation chrétienne, juive ou musulmane, tout à coup y reviennent. Pourquoi ? Parce que l’interprétation de la philosophie des Lumières s’est épuisée…. »
Nous ajoutons au propos du dominicains, cette réalité politique que nous devons sans cesse rappeler, ces deux papes sont les premiers dignitaires de l'Eglise à être issus de l’Opus Dei.
Il ajoute :
« Une spiritualité sans Dieu ! Il faudra que vous m’expliquiez ce curieux concept. Quand vous dites que la religion est uniquement un « jardin secret », je le récuse. Elle concerne mille domaines de la vie sociale. En outre la laïcité à la française est spécifique. Nos voisins européens vivent très bien sans cette laïcité timorée. »

Arrêtons-nous un instant sur ce développement philosophique qui résume en quelques phrases un programme parait-il plus moderne que notre laïcité séculaire républicaine, mais lui totalement réactionnaire et bi-millénaire.

La référence de Philippe Verdin à Augustin n’a rien de hasardeux. A l'heure qu'il est plusieurs livres et des émissions de télévision viennent d’être consacrés à cette pensée fondatrice des pères de l’Eglise, celle de l’évêque d’Hippone. Avec son ouvrage principal « La Cité de Dieu » (412-427) Augustin (354-430) réalise une séparation absolue, et à ses yeux fondatrice, entre la cité terrestre et la cité céleste, ce qui n’a rien à voir avec un quelconque régime de séparation :
« Deux amours, écrit Augustin, ont donc bâti deux cités, celle de la terre par l’amour de soi même jusqu’au mépris de Dieu, celle du ciel par l’amour de Dieu jusqu’au mépris de soi. L’une se glorifie en elle-même, l’autre dans le seigneur… L’une dans la gloire redresse la tête, l’autre dit à son Dieu : « Tu es ma gloire et tu élèves ma tête. »
Tout l’effort d’Augustin va consister à dévaloriser les « devoirs envers la cité terrestre » et plus généralement tout ce qui relève « d’une vie temporelle » qu’il convient de regarder avec mépris, afin d’arracher les hommes à la cité profane et de les convaincre de réorienter toute leur existence sur les finalités de « la cité céleste ».
La pensée d’Augustin, au moment de la dislocation de l’Empire romain, est un ouvrage militant qui engage l’église chrétienne dans la conquête du pouvoir politique. C’est une réaction et un refus de toute sécularisation de la vie politique : on sait que l’église s’opposera fermement à l’affranchissement des esclaves et qu’elle combattra l’héritage de la cité grecque au sein de l’empire romain. Tout l’effort d’Augustin, préparant la domination politique du Christianisme, consiste à s’opposer frontalement à l’idée grecque que le royaume de l’homme est de ce monde, que la philosophie enseigne à y trouver sa place de citoyen du monde (kosmopolites, en grec) en participant à la gestion éclairée de la cité.

Verdin refuse le statu que la loi de 1905 donne à toute religion, celui d’une affaire privée, « un jardin secret », où l’Etat n’a pas à intervenir. En refusant cette conception républicaine, Verdin introduit le point de vue inverse, celui des Pères de l’Eglise et d’Augustin, à savoir que l’Etat intervient à nouveau dans les affaires de liberté de conscience. L’indifférence religieuse, le scepticisme, et l’athéisme sont l’expression d’une perversité morale absolue qu’il faut combattre. C’est exactement ce que nous dit le dominicain Philippe Verdin, 1600 ans après Augustin, lorsqu’il dit qu’il ne peut y avoir de spiritualité sans Dieu.

Ainsi la boite de pandore ouverte par Sarkozy en allant se prosterner devant le pape, se pavaner avec le titre de chanoine du Latran et remettre en cause les fondements de la laïcité républicain, donne à la hiérarchie catholique l'occasion de nous resservir les plats faisandés de ses positions fondamentalistes et réactionnaires.

Robert Duguet.

jeudi 7 février 2008

Monseigneur Sarkozy chanoine de Saint Jean du Latran, par Robert Duguet

La visite de Sarkozy chez Benoît XVI et les prises de position qu’il a développé à cette occasion ont fait rejaillir le débat sur la laïcité : beaucoup de responsables politiques ou associatifs se sont offusqués des positions philosophiques prises par l’intéressé, alors même qu’il est sensé agir en tant que président de la république française. Dernièrement le grand maître du Grand Orient de France vient de rappeler les valeurs de citoyenneté contenue dans les lois laïques et dans la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905.

Dans son discours au pape Benoit XVI, il ne parle pas au nom de tous les français, mais à partir d’une vision catholique très traditionaliste qu’il assume comme la sienne et celle de l’Etat français. Il faut d’ailleurs ici utiliser davantage l’expression d’Etat français, en référence à l’esprit du régime de Vichy, plutôt que celui de république française. Il ne tient aucun compte des apports intellectuels de ceux et celles qui, athées, ou agnostiques, ou protestants ont contribué à construire le socle d’une république laïque. Il dit que l’aspiration spirituelle qui est au cœur de tout homme ne trouve sa réalisation que dans la religion. Il part d’une conception catholique qu’il présente comme celle de la France éternelle. Il met en cause la fonction élective, qui ne relève pas d’une vocation, à l’image de la vocation sacerdotale, mais de l’exercice d’un mandat reçu du peuple par le suffrage universel. Il est allé jusqu’à dire aux représentants de la théocratie catholique :
«Sachez que nous avons au moins une chose en commun, c’est la vocation. On n’est pas prêtre à moitié on l’est dans toutes les dimensions de sa vie, croyez bien qu’on n’est pas Président de la République à moitié, je comprends les sacrifices que vous faites pour répondre à votre vocation parce que moi même, je sais ce que j’ai fait pour réaliser à la mienne».
On ne peut qu’ajouter la phrase de Pétain :
« Je fais à la France le don de ma personne ».
Et il poursuit :
« comme Benoit XVI je considère qu’une nation qui ignore l’héritage éthique religieux spirituel de son histoire commet un crime »,
ou encore :
« je partage l’avis du pape quand il considère que l’espérance est une des questions les plus importantes de notre histoire »
Il plaint l’Eglise d’avoir eu à souffrir de la mise en œuvre des lois de séparation des églises et de l’Etat de 1905, loi dont il devrait être par ailleurs le garant. Il dit :
« Je sais les souffrances que sa mise en œuvre a provoqué en France en France chez les catholiques, les prêtres, dans les congrégations, avant comme après 1905. »
Il compatit au cénobitisme des séminaristes en disant :
« Je sais que votre quotidien est ou sera parfois traversé par le découragement ou la solitude. Je sais aussi que la qualité de votre formation, la fidélité aux sacrements, la lecture de la Bible et de la prière vous permettent de surmonter ces épreuves… »
Tous les gouvernements de la Vème République, que les majorités aient été à gauche comme à droite, ont mis à mal la laïcité. Ceci est contenu dans l’essence du bonapartisme gaulliste et des institutions qui le prolonge ; d’emblée la loi Debré établit le financement public des écoles confessionnelles catholiques. On peut se souvenir de la loi Savary, du protocole Lang-Cloupet pour la gauche, de la remise en cause de la loi Falloux sous la droite qui avait mis 1 million de manifestants dans la rue contre un certain ministre qui s’appelait François Bayrou… Mais aucun président de la 5ème République ne s’était livré, vautré pourrait-on dire dans un tel mélange des genres. Même De Gaulle qui était catholique pratiquant refusait de donner en tant que chef d’Etat un signe ostentatoire d’adhésion à un credo en communiant en public.

Pour les enseignants de l’école publique il a cette délicatesse :
« Dans la transmission des valeurs et dans l’apprentissage de la différence entre le bien et le mal, l’instituteur ne pourra jamais remplacer le pasteur ou le curé parce qu’il lui manquera toujours la radicalité du sacrifice de sa vie et le charisme d’un engagement porté par l’espérance. »
Sarkozy a la conception classique des bonapartistes : la religion concourt à la cohésion sociale. C’est Le Pen en plus soft, lequel voulait faire du Front National le grand parti de la droite catholique. C’est Maurras qui ne croyait ni à Dieu ni à diable, mais qui voyait dans l’église catholique un système hiérarchisé qui cimente l’unité du corps social où se réalise l’association capital-travail. Marx disait « une gendarmerie des conscience » qui enseigne aux pauvres qu’ils doivent renoncer aux biens matériels dans ce monde, puisqu’ils auront compensation dans l’autre.

Quant au titre de chanoine du Latran, il était considéré par ses prédécesseurs à la présidence de la république comme insignifiant. C’est une distinction ecclésiale que les présidents, y compris De Gaulle, recevaient avec politesse et indifférence. Sauf le président Pompidou, rappelons qu’il fut avant-guerre instituteur laïque et militant socialiste, après son élection il avait refusé ce titre. Sarkozy lui a joué le jeu d’un véritable adoubement en se rendant au sein du chapitre de Saint Jean du Latran, reçu par le cardinal Vicaire de Rome, pour être intronisé comme chanoine… honteux ! La France fille aînée de l’Eglise, c’est le retour à l’ancien régime et au-delà de la question du respect de la loi de 1905, la remise en cause de la grande révolution française qui avait rompu les liens du trône et de l’autel.

A cela s’ajoute un élément lié à l’évolution de l’Eglise catholique, qui amène des secteurs de la gauche chrétienne, comme par exemple la revue progressiste Golias, à dénoncer la prise en main par l’Opus Dei de la hiérarchie romaine. Jean Paul 2 fut le premier pape, membre de cette organisation occulte, après la disparition pour le moins trouble de son prédecesseur Jean Paul 1er au bout de trois semaines de pontificat. Benoît 16 est le deuxième. Qu’est ce que l’Opus Dei ? Une organisation parallèle, dite séculière de l’Eglise, née sous l’instigation du prêtre franquiste Escriva de Balaguer, béatifié par Jean Paul 2 lui-même, dont la mission consiste à recruter dans les appareils d’Etat des membres influents au compte de l’Eglise. Escriva de Balaguer avait détourné des sommes considérables appartenant à l’Etat espagnol. On sait qu’en France des représentants influents de la bourgeoisie étaient ou sont membres de l’Opus Dei : Raymond Barre en faisait partie ; la famille Giscard d’Estaing ; l’actuelle ministre du logement madame Boutin… et d’autres. C’est dans cette église là, où Sarkozy entre en qualité de chanoine.
Gauche laïque où es-tu ? Jusqu’où va-t-on le laisser faire ?